• Contes d'Henri Gougaud

    3 pages de contes et de citations

  • La complainte des vieux bananiers

     

    Prendre soin de ce qui nourrit, n'est-ce pas la moindre des choses? L'amour, l'attention pour les plantes, pour les légumes du jardin font plus grand bien que l'art savant et l'acharnement à l'ouvrage. Tout est vivant, disait l'ancêtre, la sève, les feuilles, la fleur, tout est sensible et nous entend, même si parfois l'affection ne va pas sans quelque rudesse. Ainsi jadis il arrivait qu'on menace l'arbre, au verger, de redoutables représailles s'il ne donnait pas de bons fruits. “Mon fils, je t'ai bien élevé, disait l'homme au fût du pommier. Si tu ne fais pas ce qu'il faut pour emplir nos paniers de pommes, je te réduis en petit bois”. “Allons, lui répondait la femme, sois bon, il fera de son mieux”. Le pommier tremblait-il ? Sans doute. Les arbres entendaient autrefois tant les mots d'amour des humains que leurs colères et leurs menaces. Ils connaissaient la joie, la peine, la peur, le désespoir aussi.

     

    Ainsi on raconte qu'un jour les habitants de Mavata décidèrent d'abandonner les bananiers de leurs grand'pères. Ils donnaient pourtant de beaux fruits, mais la jeunesse, pensaient-ils, était l'avenir des bananes. Ils plantèrent donc çà et là une troupe d'arbres nouveaux. Ils leur donnèrent leurs mots doux, leur bonne terre, leurs caresses, comme l'on fait aux nourrissons. Les vieux bananiers de famille ? Plus le temps de s'occuper d'eux. On les laissa se racornir, sans souci de leurs rhumatismes.

     

    Or un jour comme un homme au champ, pressentant une pluie prochaine, cherchait comment mettre à l'abri les jeunes plants de son domaine, il entendit des voix gémir :

    - Ahi, papa, tu nous oublies ! L'averse vient, elle va blesser nos fruits verts sur nos vieilles branches. Ne t'avons-nous pas bien servi ? Pourquoi nous laisses-tu souffrir ?

    “ Qui se plaint ainsi ? ” se dit l'homme. Il leva le front, écouta. “Bah, sans doute un enfant perdu qui pleurniche à chercher son père ”. Il se remit à son travail. Les vieux bananiers s'agitèrent. A nouveau la plainte revint.

    - Ahi, papa, voici le vent, le ventre des nuages s'ouvre, pitié pour ceux qui t'ont nourri quand tu tendais ta main menue à nos feuillages bienveillants !

    L'homme à nouveau se redressa, plissa les yeux, pensa : “ Etrange, je connais cette vieille voix ”.

    - Ahi papa, couvre nos fruits, habille-les de feuilles larges, que l'eau ne les abîme pas !

    L'homme s'émut, vint aux ancêtres qui frémissaient sous le ciel bas.

    - Est-ce vous, mes vieux bananiers, que j'entends se plaindre de moi ?

    - Hélas, lui dirent les feuillages, qu'as-tu fait de ton cœur aimant ?

    L'homme tomba le front dans l'herbe, demanda aux arbres pardon, s'en fut couper des feuilles lisses, en vêtit les grappes de fruits. Le conte dit qu'on fait ainsi depuis ce jour inoublié pour aider les bananes vertes à mûrir sans souci majeur.

     

    Certes, on évoque plaisamment ce temps où les plantes parlaient. On croit à des fables naïves. Qui sait ? Peut-être en nos pays se plaignent-elles amèrement de nos distractions assassines. Nous ne savons pas qu'elles nous parlent. Elles crient. Sans doute ignorent-elles que nous sommes devenus sourds. "

     

    (Henri Gougaud)

    Martinique aout 2017


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  • L’arbre

     

    " A l’époque où notre monde n’était pas hérissé de tours, on disait que les arbres étaient les piliers du ciel. On contait aussi qu’aux premiers temps, Dieu vivait à portée de voix humaine. Il suffisait de lever le bras pour le toucher. Après le repas, les hommes s’essuyaient les mains sur le ciel, et il arrivait aux pileuses de mil, si elles levaient trop haut leur pilon au-dessus de leur chevelure, de chatouiller les pieds de Dieu.

    Or un jour, une femme plus grande, plus vigoureuse et plus enthousiaste que les autres faillit ainsi éborgner le Créateur. Du coup, vexé, Dieu s’éloigna de la Terre avec son ciel, et les hommes ne purent plus l’atteindre. Alors ils plantèrent un arbre au centre de leur village. Le premier de tous. Et cet arbre se déploya jusqu’à la nouvelle demeure du Créateur. C’est depuis ce jour que l’arbre est nommé, en Afrique, le messager immobile. Il comble l’espace entre l’homme et son Dieu. A travers l’arbre la sève céleste descend du ciel vers la terre, et la sève terrestre monte de la terre vers le ciel.

    Mais rien n’est simple. On dit aussi que le dieu des nuages cherche de temps en temps à nous le dérober. Il tend ses grandes mains de vent pour essayer de nous l’arracher. Mais l’arbre résiste. Il s’accroche à la terre. Il ne veut pas quitter les hommes. Pourquoi ? Parce qu’il est fidèle. La famille de l’arbre, c’est la pauvre et basse humanité. Il n’en changerait pas pour tous les cieux de l’univers. Et nous, sommes-nous fidèles à l’arbre ? " 

    (Henri Gougaud) 

    Parc de la Légion d'Honneur, Saint Denis, mai 2016 (Renal)


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  • Clé et clou


    " Clé et clou sont des mots parents. De fait, le clou fut la première clé, puis qu’avant l’invention de la serrure on fermait les portes d’un clou passé dans un anneau. Pour le plaisir des mots, que je te dise encore : de clé vient clore (évidemment), mais aussi clavicule, cheville et (saint) conclave, autant de termes exprimant l’idée de fermeture.
    Et voilà qu’au XII° siècle, la clé, « ce qui ferme », prend le sens de « ce qui donne accès, ce qui ouvre » (la clé de sol, la clé de fa, la clé de l’énigme ou des champs). Lumineux glissement de sens ! Il nous rappelle qu’il y a toujours deux façons de voir les choses, l’une ouverte, et l’autre fermée. "
     

    (Henri Gougaud, L'almanach) 

     


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  • Le Roi et la pomme

    « Un jour, un roi de bonne humeur cueillit une pomme au verger. Il la tendit à son esclave. L’autre la prit et la huma, mordit dedans, la dégusta. On aurait dit qu’il savourait un fruit du jardin des délices. Il paraissait en éprouver un si doux et si profond plaisir que l’œil du roi s’en alluma.
    - Tu me fais envie, lui dit-il. Donne-m’en donc une moitié.
    Il la goûta, fit la grimace. Il grogna :
    - Pouah ! Elle est pourrie !
    - Majesté, répondit l’esclave, tu me combles de tant de biens que si ta main me tend un fruit même gâté, il est béni. Je n’ai reçu que des trésors de tes bontés infatigables. Aucun mal ne peut m’en venir.
    Chaque montée de Son chemin, chaque pente, chaque ravine est un cadeau du Tout-Puissant. Il a voulu ces hauts, ces bas. Si cela te paraît absurde, pense à l’esclave de ce roi. Aucun chercheur de vérité n’a jamais pu gagner sans peine le moindre croûton de pain gris. Sois patient, obstiné, pugnace. Sortir du monde est à ce prix. »

    (La conférence des oiseaux, Attar, adapté par Henri Gougaud) 

    Le Roi et la pomme


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  • J'ai entendu cette parabole soufie. Elle parle d'un chercheur de vérité qui gravit patiemment la montagne, celle sur laquelle il espère trouver ce qu'il cherche. La paroi de cette montagne est abrupte, tant abrupte qu'il doit à chaque pas se tailler une marche dans le roc. Et ce roc est de telle sorte que chaque fois qu'il parvient à tailler une marche et à y poser le pied, la précédente s'effondre, si bien que toute retraite lui est à jamais interdite. Il parvient, à bout d'efforts, à la cime de la montagne. Sur sa tête, le vaste ciel. A ses pieds, les brumes de la terre. Et là, sur le sommet, une échelle couchée. L'homme la saisit, la dresse, mais où l'appuyer ? Il n'y a rien au-dessus de lui, que le ciel. L'enfoncer dans le roc ? Impossible. Que faire ? Il réfléchit, il prie peut-être. Il trouve. Il se met debout, il appuie l'échelle contre son dos. Et que se passe-t-il ? Vous avez deviné ? Un ange apparaît, en haut de l'échelle, et descend. Il descend en lui disant, je suppose : " Eh ben dis donc, ce n’est pas trop tôt, depuis le temps que je t'attends ! " Ceci pour vous dire que nous n'avons pas tout le chemin à faire. Nous devons grimper aussi haut que possible, et là, au sommet de nous-mêmes, attendre l'aide. L'ange. "

    (Henri Gougaud, en atelier)

    Le chercheur de vérité

    Mont du Chat Savoie. février 2016


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  • Au temps du choléra……

     

    Au temps du choléra et de la peste noire, les gens chargés du soin du peuple avaient fait afficher aux portes des églises ce qu’il fallait savoir pour combattre le mal. Personne ne lisait ces circulaires tristes. Un jour vint à un vieux libraire l’idée de les écrire en vers. Du coup on les apprit, on les chanta partout, et le malheur fut moins rude. Sachez que pour ces gens la poésie était le plus haut bien du monde. Elle pouvait effrayer la mort. La preuve en est dans cette histoire :

    Près d’Elliant, un jour, un meunier rencontra une fille au bord d’une rivière. Elle était vêtue de lin blanc et contemplait obstinément le village sur l’autre rive. Quand elle vit le garçon elle vint à son cheval.

    - Bel homme, dit-elle, je veux traverser, mais je crains de mouiller ma robe.

    - Belle fille, montez en croupe.

    Le meunier lui tendit la main, la déposa devant Elliant. Dès qu’elle eut mis le pied par terre, la mine fière, l’œil brillant :

    - Bel homme, on m’appelle la Peste. Ma sœur la Mort emportera tous les gens que je toucherai. Mais toi qui m’as rendu service, Dieu te gardera du trépas.

    La Peste, comme elle l’avait dit, coucha plus de morts qu’une guerre. Et de sa rencontre avec elle le meunier fit une chanson. On chanta la Peste d’Elliant. La beauté du chant lui fit honte. La tête basse, elle s’en alla. Car il est vrai, mille fois vrai que le chant des hommes est plus fort que les trois pires maux du monde : le feu, la tempête et la peur.

    (Henri Gougaud, L'Almanach)

     

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  • Yamamba

    Deux voyageurs dans la forêt piétinaient les hautes fougères. Ils ont du mal à cheminer. Il est midi mais le sous-bois ne veut rien savoir du soleil. Pour l’un, qu’importe, il est aveugle. Son compagnon lui tient le bras. Il le guide, tant bien que mal. Son œil est l’affût de tout, il frémit dès qu’un buisson tremble, car quelque part dans ces fourrés, il en est sûr, quelqu’un les guette. On l’a prévenu à l’auberge. Ces branches basses, sont hantées par une sorcière, la massacrante, l’horrifique, l’abominable Yamamba. Sa bouche est un four embrasé, son nez un monstrueux bec d’aigle. De ses yeux ronds comme des roues ruisselle du sang enflammé. Sa langue pend jusqu’à  ses cuisses, elle s’en sert comme d’un battoir. Au bout de ses bras décharnés, des mains, croyez-vous ? Non des griffes.

    -      Mon frère dit l’aveugle, as-tu mal aux genoux ? Je te sens

    grelotter. Parle-moi, tu m’inquiète.

    L’autre ne peut le moindre mot, la terreur pétrifie ses membres. Yamamba, répugnante énorme, vient de sortir, là du brouillard, il la voit, aussi vraie que lui, elle s’approche, elle leur vient dessus.

    Ces lèvres sont comme une plaie, elles se tordent, son regard bave, ses cheveux font fuir les oiseaux, ses pieds écrasent les buissons, elle n’est plus qu’à dix pas devant.

    -      Qu’elle fièvre te tient mon frère ? dit le compagnon sans

    regard. Quel mal sournois ronge tes os ? Décidément, tu n’es pas bien. Je suis aveugle, mais qu’importe, je ne perdrai pas le chemin. Appuie-toi sur moi, je te guide, c’est bine mon tour. Prends mon bâton.

    L’infirme entraîne son compère. Ils marchent droit sur Yamanba. Elle paraît surprise un instant, ravale sa langue, grimace, crache des cendres et des fumées. Le voyageur aux yeux fermés ne s’arrête ni ne recule. Alors elle se défait en lambeaux misérables parmi les arbres indifférents.

     

    « Quand vient un monstre sur ta route ou quand tu imagines sombre un temps pas encore accouché, ce n’est pas la vie que tu vois, c’est le théâtre de ta peur. Alors ferme les yeux et ris de ta panique, ou résiste, car elle fait de toi un enfant effrayé par l’ombre d’un loup sur un rideau de saltimbanque. »

     

    (Extrait du livre « Les voyageurs de l’aube » de Henri Gougaud.)

     

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  • Les deux qui ne s’aimaient pas

    Un prince, un beau matin, s’en fut baguenauder au marché de la ville avec, pour tout bagage, un sac à provisions. Il aimait se frotter aux gens de son royaume, écouter leurs propos, soupeser les pastèques et flairer les salades. Il avait donc laissé son escorte chez lui et, l’oreille aux aguets, il allait çà et là parmi les étalages quand un bruit de dispute attira son regard.

    - C’est à moi ! disait l’un.

    - Non, à moi ! disait l’autre.

    - J’ai le droit !

    - Moi aussi !

    - Mauvais bougre !

    - Bandit ! Bref, deux marchands de fruits s’insultaient hardiment en brandissant leurs poings à l’ombre d’un platane. Le prince vint à eux, en arbitre apaisant. L’un lui rugit au nez :

    - Il veut plus que sa part !

    - C’est la mienne qu’il veut ! Lui brailla son compère. Le peuple s’attroupa, les gendarmes survinrent et le prince, pensif, s’en revint au palais.

    Il était fin joueur autant que pédagogue. Le lendemain matin il se fit amener les deux disputailleurs et leur tint ce discours :

    - Il me plaît de vous faire une grande faveur. Que voulez-vous, messieurs

    J’ai tout. Demandez donc, et vous serez comblés. J’aimerais cependant préciser ce qui suit : pour formuler un vœu

    , vous avez vingt secondes. Au-delà de ce temps, si vous restez muets, je vous ferai jeter tous les deux en prison.

    Enfin notez ceci : le premier choisira, trésors, terres, châteaux, bref tout ce qu’il voudra, et le deuxième aura la même chose en double. Avez-vous bien compris ? Parlez, je vous écoute.

    « Je me tais, se dit l’un. Deux fois plus qu’il n’aura, voilà qui me plairait ! » « Qu’il fasse sa demande, pensa l’autre. Que ce prétentieux-là soit plus riche que moi m’insupporterait trop. » « Mon Dieu, supplia l’un, que le bonheur le tue si je parle d’abord. » Passèrent dix secondes, et douze, et quinze et seize.

    Le regard du second enfin s’illumina. Il ricana :

    - Seigneur, qu’on m’arrache l’œil droit.

    On le fit à l’instant. Un borgne et un aveugle, au soleil de midi, sortirent du palais.

     

    (Henri Gougaud)

    (Site : www.henrigougaud.com)

     

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  • Dans le désert

     

    Une fille, perdue dans le désert. Belle. Un fils de roi, lui-même égaré au cours d'une partie de chasse, la rencontre. Sa beauté émerveille le jeune homme. Il lui offre sa monture, la conduit dans son palais, l'épouse. Il la comble de cadeaux, bijoux incomparables, diamants parfaits, coffres précieux. Elle fait la moue. Elle les repousse. " J'aurais préféré, dit-elle, un bol d'eau fraîche, une grappe de raisin, une poignée de dattes. " Son époux s'étonne, se fâche. " Tu ne me comprends pas, cher homme ? Écoute donc. Je fus jadis la fille d'un roi qui régna sur une cité puissante et prospère. Le commerce fit sa fortune. Notre ville était la plus heureuse des haltes sur la route des caravanes. Un jour, elles cessèrent de venir chez nous, attirées par d'autres chemins, d'autres cités, d'autres mirages. Le vent de sable est venu. Ma famille est morte de faim, dans son palais de marbre blanc, sous des monceaux d'or inutiles.

    Il arrive pareillement que l'on puisse crever de froid sous des montagnes de savoir.

     

     Henri Gougaud extrait de conte cueilli au «Rire de la grenouille »

    http://www.henrigougaud.info

    Dune Pyla (8)

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  • Les arbres

    " De tous nos ancêtres, les arbres sont les plus sacrés, les plus étonnants et les plus méconnus. Sais-tu qu'ils nous fournissent 80 % de nos médicaments ? De l'if, par exemple, nous vient le taxol, l'un des meilleurs anticancéreux connus. Les arbres sont des centaines à nous soigner. Et pas que nous. Nombre d'animaux forestiers, les fourmis rouges, les singes surtout, connaissent les feuillages guérisseurs et, dit Francis Hallé, botaniste et biologiste : " Quand un arbre tombe sous les tropiques, vous voyez arriver tous les chamans de la région venus cueillir les feuilles des hauteurs inaccessibles depuis le sol ". Pense simplement à la chlorophylle. Tu lui dois l'air que tu respires. Ne te contente pas de respecter les arbres. Ils sont nos vrais pères, penses-y. "

    (Henri Gougaud, L'almanach)

    Fond Saint Denis (20)

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