• Extrait du Goût du Bonheur, Au fondement de la morale

     

    Extrait du Goût du Bonheur, Au fondement de la morale

    Avec Aristote de JEAN VANIER

     

    « Aristote a confiance dans la nature en général, et dans la nature humaine en particulier. Si chez tous les humains, il y a un désir de bonheur, alors le bonheur est possible. La nature est bonne. Elle ne fait rien en vain. Comme la semence plantée dans la terre donne infailliblement des fleurs puis des fruits, ainsi l’être humain peut-il cheminer vers le bonheur ? – non infailliblement dans son cas- pourvu qu’il le connaisse, le recherche, fasse les bons choix et comprenne que ce chemin peut prendre toute une vie. »

     

     

    Quand à l’accumulation des richesses, le profit pour le profit, elle nous éloigne encore plus de l’idée que nous nous faisons du bonheur. Nos richesses sont pour autre choses ; Le pouvoir, la considération, les plaisirs, les amis. Elles n’ont pas de valeur de fin ultime. Le bien ou le bonheur est à chercher dans une autre direction. Il faut se fier à l’intuition que nous en avons. Quelque chose de profondément intime à nous-mêmes, qu’on ne peut pas nous ravir comme un objet ; Et aussi une réalité qui se suffit à elle-même parce qu’elle est la fin ultime et parfaite, celle en fait de quoi on fait tout. »

    Extrait du Goût du Bonheur, Au fondement de la morale 

    L’amitié

    « Aristote pousse assez loin la définition de l'amitié : il s'agit de partage, de vie ensemble, de communion. « L'ami est un autre soi-même » C'est pourquoi dans l'amitié on « partage les joies et les peines », et Aristote cite avec respect les opinions de ceux qui disent que l'amitié consiste dans une vie commune avec l'ami, dans des choix communs, ou dans le partage des mêmes peines et des mêmes joies. Et il cite à l'appui des proverbes : « Les amis n'ont qu'une âme, ce qu'ils possèdent leur est commun; l'amitié, c'est l'égalité »

     

    « La justice nous ouvre au respect de l'autre. L'ami­tié va plus loin. Elle seule nous pousse aussi radi­calement hors de nous-mêmes. »

       

    « L'amitié, en effet, est une forme de communauté .Tout ce qu'on veut pour soi, on le veut pour son ami. Ainsi, autant avoir conscience de son propre être est une chose désirable, autant avoir conscience de l'être de son ami est désirable. Et cette conscience est là quand nous vivons les choses ensemble. C'est bien cette vie ensemble que les amis recherchent. C'est pour cela que certains boivent ensemble, d'autres jouent aux dés ensemble, d'autres encore s'exercent à la gymnastique, vont à la chasse, ou font de la philosophie ensemble, tous passant leur journée ensemble dans les activités de vie qu'ils aiment le plus. »

     

    « L'amour aime les fantasmes et s'en nourrit Une véritable amitié s'embarrasse moins. Elle cherche la réciprocité et passe plus facilement à l'aveu. Il faut « oser s'abor­der et prendre contact, comme le dit encore Montaigne, sans quoi on reste dans le vœu pieux. L'amitié est d'abord une vie ensemble qui se nour­rit d'activités communes et non un rêve sur l'autre. Bienveillance mutuelle et réciproque, voilà l'atti­tude intérieure de l'affectivité ou du cœur qui pourra Nous orienter vers l'amitié. C'est un aspect fondamental de la définition. »

       

    « Mais comment être sûr qu'il s'agit bien d'une véritable amitié ? Que l'on est vraiment centré sur l’autre et non sur soi? Qu'on ne s'enlise pas dans une amitié paresseuse? Que l'un ne domine pas plus ou moins subtilement l'autre? Un bon moyen de vérifier l'authenticité de notre amitié, c'est l'ex­périence de la crise. Elle vient souvent dévoiler les ressorts profonds du lien entre les amis.

     

    On peut toujours croire que l'on est de véritables amis, mais quand la crise survient, c'est souvent la catastrophe et le révélateur de la nature véritable du lien qui nous unit! On se rend compte qu'on ne comptait pas vraiment pour l'autre, qu'on ait été uti­lisé. On est déçu et on jure qu'on ne nous y repren­dra plus. À moins que ce ne soit nous qui subtile­ment ayons manœuvré. En tout cas, le lien entre les amis est mis à l'épreuve. Toute crise est une chance pour l'amitié. Comme pour tout ce qui est vivant, c'est l'occasion de faire la clarté et de progresser. »

       

    « D’un ami véritable on ne se plaint pas, parce qu'on ne le juge pas d'abord sur ce qu'il nous apporte. « L'amitié je la reconnais à ce qu'elle ne peut être déçue, dit Saint-Exupéry, mais toi tout de suite celui que tu aimes tu le transformes en esclave, et s'il n'assume point les charges de cet esclavage tu le condamnes. » Une amitié vraie ne se rompt pas non plus à la première difficulté venue. Elle sait résister à l'épreuve et y trouver même une occasion de grandir. « J'aime l'ami fidèle dans la tentation [c'est encore Saint-Exupéry qui parle] car s'il n'est point de tentation, il n'est point de fidélité et je n'ai point d'ami. » D'où l'amitié véritable tient-elle cette solidité? N'est-ce pas du fait que, tout entière soucieuse du bien de l'autre, elle est moins soumise aux fluctuations de la jouissance ou de la recherche du profit? «Dans l'amitié authentique, comme le dit cette fois Montaigne, je me donne à mon ami plus que je ne cherche à le tirer à moi. » Voilà donc toute la différence : au lieu d'être cen­trée sur le moi, l'amitié est centrée sur l'autre, sa vie et son bien, un partage des mêmes valeurs qu'on ! Recherche ensemble. »

     

      

    « Dans l'amitié véritable, tout est orienté par souci de l'autre, la volonté comme les sentiments. »

     

    « On peut dire qu'aimer c'est vouloir pour quelqu'un les choses qu’'on estime bonnes pour lui et non pas pour soi-même et les réaliser dans la mesure du possible. Un ami est celui qui aime ainsi et qui est aimé de retour. Ceux qui pensent avoir ces senti­ments l'un à l'égard de l'autre pensent être des amis. Cela étant posé, il suit nécessairement que l'ami est celui qui participe au plaisir de l'autre dans le bien, et à sa douleur dans le mal, à cause de lui, et pour aucune autre raison. »

     

    « Les amitiés fondées sur la bonté sont rares car les hommes vraiment bons sont rares. Ces amitiés ont besoin, en plus, du temps nécessaire pour s'appro­fondir. Comme dit le proverbe, « il n’est pas possible de se connaître avant d'avoir consommé ensemble une mesure de sel ». On ne peut admettre quelqu'un dans son amitié, ou être réellement amis, avant que l'autre apparaisse vraiment aimable et digne de confiance. Car si le désir de contracter une amitié est prompt, l'amitié ne l'est pas ».

     

       « L’amitié est-elle possible quand la relation repose sur une inégalité ? Quand l’une des parties est supérieure  à l’autre ?Oui on peut construire une amitié sur une base d’inégalité à condition de ne pas nier ce déséquilibre au départ. Au contraire, le reconnaissant, nous pouvons rendre solide et vrai le bien qui nous unit, et même rétablir une certaine égalité de proportion.

    Extrait du Goût du Bonheur, Au fondement de la morale

    Le goût de la vérité

     

    « Comprendre est autre chose que raisonner, dis­courir ou argumenter. C'est s'ouvrir à la chose même, plus que prétendre maîtriser par des raison­nements, des mises en rapports ou des classements. Comprendre, c'est rejoindre une chose dans son intimité d'être. On ne peut le faire que dans une attitude à la fois de pénétration intellectuelle et d'écoute. Activité et passivité tout à la fois. »

     

    « Aristote indique ici le désir d'un savoir gratuit. Un savoir qui n'est pas justifié par l'utilité pratique. Il ne me sert ni à mieux gouverner ma maison, ni à la construire, ni à diriger mes affaires. C'est un savoir qui ne vise rien d'autre que lui-même et qui est comme une lumière intérieure qui me réjouit. »

     

     

     

    « Le généreux est celui qui n’hésite pas à donner se biens matériels et qui, par le fait même, sera aimé et approuvé. Il donne comme il le faut, à qui il le faut et le faut, et il le fait avec joie. »

     

    « Il est hautement caractéristique du généreux de donner avec surabondance et de ne garder pour lui-même que la moindre part, car ne pas regarder à soi-même est le propre du généreux. »

     

    « Etre généreux ne dépend pas de la quantité donnée mais de l’état intérieur (l’intention) du donateur, c’est une question de proportion par rapport à ce qu’il possède. Ainsi celui qui donne moins peut être plus généreux qu’un autre, s’il possède moins ».

     

    « Le vaniteux qui croit digne de grands honneurs est en réalité un sot qui s’ignore. Il cherche à se montrer grand porte des vêtements luxueux mais il est vide à l’intérieur  et tout le monde voit qui il est en réalité ».

     

    « L’acte vraiment choisi procède de l’inférieur  de l’être humain ; il n’est pas forcé ou contraint par la peur ou des circonstances extérieures. Il est un acte libre. »

     

    « Si l’homme est bien l’auteur de ses propres actions, comme il est l’auteur de ses propres enfants, et si nous ne pouvons pas ramener nos actions à d’autres principes que ceux qui sont en nous, alors les actions dont les principes sont en nous dépendent elles-mêmes de nous et sont volontaires ».

     

    « Pour Aristote, l’être humain se construit à travers des choix qui structurent sa personnalité en faisant de lui un être humain complet (ou incomplet). On ne peut pas être moral sans un espace de liberté. »

     

    « Qui sont les esclaves de notre époque, ceux dont l’espace de liberté est amoindri? Nous pensons spontanément aux immigrants ou aux pauvres, qui ne peuvent faire de vrais choix. Songeons aussi aux « cadres » de certaines entreprises, qui, pris dans un mouvement de société, de culture, subissent le travail plus qu'ils ne le choisissent. Ils ont besoin de rémunérations importantes pour vivre selon un certain train de vie, ou peut-être rembourser des dettes. Quand arrive le soir, et une fois rentrés chez eux, beaucoup de ces cadres sont trop fatigués pour faire autre chose que de regarder la télévision ; ils subissent la télévision. À quel moment font-ils des choix réels ? Pour cheminer vers le vrai bonheur humain, il s'agit d'être responsable de sa propre vie et d'agir en toutes circonstances en fonction d'un choix libre : choisir la vérité au-delà de tout mensonge et de toute illusion ; choisir la justice en tenant compte des autres; choisir son bien. Ne pas agir uniquement en fonction de ses intérêts personnels et de sa gloire, ni refuser d'agir par peur ou par paresse. Et, rappelons-le, choisir implique des deuils. Si on choisit une femme ou un homme comme épouse ou époux, on renonce à des milliers d'autres ! La vie se fait en faisant des choix. C’est ainsi que l’on trouve son identité. »

     

    « Dans la langue courante, l’homme prudent est celui qui un peu inquiet, ou timide, il a peur de prendre une décision, il n’ose pas courir de risques. Pour Aristote, par contre l’homme prudent sait prendre des décisions et des risques pour atteindre la fin désirée. La prudence est, en ce sens, une forme de sagesse pratique, une sagesse de vie ».

     

    « De l’avis unanime, l’homme prudent est capable de bien délibéré sur ce qui est bon et avantageux pour lui afin de bien vivre. »

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